« Notre rapport au temps connaît une mutation radicale » (1). Cette observation, qui me taraude depuis un certain temps, a trouvé quelques explications dans l’essai La dictature de l’urgence, de Gilles Finchelstein (2). IT HUB FOR H.E.S. consacrera un dossier au thème de l’urgence et s’appuiera largement sur les puissants arguments de cet auteur.

Plusieurs grilles de lecture sont présentées par cet essayiste. Le premier volet de son analyse sera présenté cette semaine et portera sur des faits bruts. En tout premier lieu, une lecture technique suggère des temps de réponse de plus en plus rapides et de plus fortes performances de la part des NTIC qui se sont répandues aux quatre coins de la planète. S’ajoute une dimension politico-économique. Le libéralisme économique puise sa force actuelle dans les nouvelles technologies qui rétrécissent le temps, étendent les marchés et de ce fait aiguisent la concurrence en créant l’urgence.

L’accélération du temps qui a commencé à être ressentie avec l’émergence des technologies dès la moitié du XVIII ème siècle (3) a récemment connu un point culminant avec l’avènement des NTIC. L’urgence est le sceau de l’ère numérique où les évolutions technologiques sont au nombre de trois : tout d’abord, la numérisation avec la compression des données, dans des machines dont la capacité mémoire suit une croissance exponentielle, ensuite une transmission des données toujours plus rapide, grâce à des bandes passantes toujours plus élevées et, troisièmement, une puissance de calcul toujours plus importante. La loi de Moore résume l’élément moteur essentiel des changements technologiques, qui se traduit par le doublement des performances des puces tous les 18 mois, même encore récemment. Qu’en est-il du taux de pénétration des NTIC ? Il est impressionnant. Presque 8 ménages sur 10 disposaient, dans l’UE, d’une haute vitesse de connexion en 2013, contre 60% en 2008. Pour finir, 43% de l’ensemble des particuliers, toujours au sein de l’UE, possèdent actuellement un matériel connecté à internet. Un rapport de la société Cisco affirme que, tout confondu, le nombre d’ordinateurs portables, tablettes et téléphones intelligents devait dépasser celui des humains, en 2013, dans le monde entier, avec un net développement en Asie, notamment en Chine, dans le Pacifique et en Afrique, dans des pays où la connexion internet est principalement fournie par les téléphones intelligents (5).

L’urgence a également partie liée avec la politique et le libéralisme. A cet égard, les années 1980 ont été un tournant avec les années Reagan-Thatcher et l’ouverture croissante de la Chine à l’économie de marché. Pour reprendre l’expression de Deng Xiaoping « Peu importe que le chat soit noir ou blanc, pourvu qu’il attrape des souris, c’est un bon chat ». 1989 a vu aussi le démantèlement du Mur de Berlin. Le marché s’est accéléré depuis lors et s’est étendu aux pays anciennement communistes, ce qui a accru la concurrence un peu plus encore (6). La mondialisation du marché étaye l’interprétation politique du phénomène d’urgence. Thomas Friedman porte un éclairage sur celui-ci (7). Autrefois, les états étaient en guerre entre eux, puis les entreprises se sont combattues, actuellement ce sont les travailleurs qui se retrouvent dos à dos, à l’intérieur et à l’extérieur des frontières de leur pays. Par exemple, la force du secteur tertiaire aux Etats-Unis dépend des cols blancs indiens pour accomplir les missions (recherches, rédaction de contrats, préparation de diaporamas etc.) laissées par leurs homologues américains, les heures de bureau terminées. La mondialisation offre un gisement de main d’oeuvre sur lequel s’appuyer, qui est passé de 1,5 milliard à 3 milliards (8). Là où le temps est comprimé l’espace aussi est impacté. Les territoires ne sont plus isolés, les zones ne sont plus enclavées, créant ainsi mobilité, dynamisme et un sens de l’urgence.

En outre, la mondialisation de la finance a pris le pas sur d’autres formes de la mondialisation. L’urgence est liée aux vastes flux d’information qui irriguent constamment les marchés. Les investisseurs sont à la recherche de la moindre information –qu’elle soit financière, économique, politique ou personnelle – qui peut influer sur le cours des actions. Sur le plan juridique, les changements de législation ou de normes comptables amènent une surabondance de l’information. Actionnaires et investisseurs attendent maintenant des bilans plus fréquents que dans le passé, qui ne sortent plus annuellement mais semestriellement voire trimestriellement.

L’urgence prévaut dans le domaine de la finance qui connaît un rythme frénétique des transactions depuis l’avènement des réseaux. Selon les statistiques de la Bourse de New York, la détention d’une action sur ce marché était de 5 ans en 1970 contre 3 ans en 1980, et s’étend à un an depuis 2000, avec une cession des actions de plus en plus rapide. De plus, les capitaux sont de plus en plus mobiles, sur un seul marché, même si ce dernier se distingue par de multiples places à travers le monde dont certaines émergent et sont spécialisées. Elles fonctionnent sans interruption, avec des cours en temps réel et suivent la course du soleil d’est en ouest. Les bourses asiatiques sont actives avant celles situées en Europe qui précèdent l’ouverture des places boursières aux Etats-Unis. Il existe même un marché gris dont le principe veut que même lors de la fermeture d’un marché il est possible d’anticiper les cours, avant son ouverture. D’autre part, ces marchés sont devenus si vastes que les entreprises se détournent peu à peu des banques, au profit de ceux-ci ; phénomène désigné sous le terme de désintermédiation qui prend de l’ampleur depuis plus de deux décennies. Le simple volume des produits financiers – réels ou virtuels – est monté en flèche. Un exemple, les quotas de carbone. Pour endiguer l’effet de serre et les émissions de CO2, leur vente a été à l’origine mise en place avant même l’entrée en vigueur de la réglementation. Les acteurs de ces marchés se font aussi de plus en plus nombreux. Les banques travaillent pour leurs clients mais aussi pour leur compte propre sur les places boursières.

Un autre aspect est le risque, qui fait partie intégrante de l’urgence. On rapporte que Larry Page, cofondateur de Google, aurait dit que sa société est un lieu où l’on fait trop de choses, trop vite (9). Cette anecdote est rappelée par Jeff Darvis après que Larry Page a dédouané Shery Sandberg, son directeur marketing, à l’origine de la perte de millions de dollars, suite à une décision de dernière minute. L’épisode est révélateur et met en évidence les aléas avec lesquels les sociétés doivent compter. Faire plein d’argent peut impliquer en perdre avec la prise de risque. Andy Grove, cofondateur d’Intel a affirmé au début des années 2000 que les entreprises entreraient bientôt dans deux catégories : « Les rapides (ou selon le sens biblique les vivantes) ou les mortes », entendant par là que les sociétés réactives et proactives distanceraient toutes les autres (10). Un autre exemple, des biens peuvent être acquis avec pour ainsi dire presqu’aucune mise de fonds initiale, grâce à l’effet de levier qui repose sur un endettement pouvant s’élever à hauteur de 99% de la transaction. Les actions cotées en bourse qui n’ont pas encore été achetées peuvent être vendues par le biais de produits dérivés, outils de gestion de risques financiers, qui se distinguent entre autres par un règlement différé (11). Ces sociétés financières, dont les bénéfices atteignaient auparavant 10% environ de tous les bénéfices des sociétés en 1980 pour s’élever brusquement à 41% en 2007, ont vu depuis lors que leur part dans l’économie n’a cessé de croître.

 

Depuis quelques décennies, une tendance de la finance prévaut sur la logique industrielle, qui était d’usage avant. Les marchés donnent le ton. Puisqu’ils sont capables d’engranger beaucoup d’argent les entreprises doivent alors en faire autant. On est en droit d’attendre une rentabilité de 10 à 15% sur les investissements de capitaux alors que seulement quelques points de progression sont enregistrés dans l’économie réelle. La conséquence de tout cela est que la pertinence d’un investissement est actuellement évaluée en termes de rentabilité immédiate pure.

L’urgence a également affecté les cycles de production. Prenons le cas de l’industrie automobile, où les cycles de production ont été diminués, depuis la phase de conception, jusqu’à celle de fabrication et également la mise sur le marché. En 2010, il fallait compter vingt quatre mois pour le temps moyen de production chez Toyota, avec un indice annuel qui est devenu mensuel ; Tata, le constructeur automobile indien a mis au point la New Sedan Indigo en vingt mois. Nissan veut sortir un minimum de dix nouveaux modèles par an. De nouveaux cycles de production ont eu pour corollaire des modes de production originaux, avec la création de nombreux nouveaux concepts. Voici l’époque de la stratégie du flux tendu qui compte sur les processus de fabrication « lean » et d’autres techniques. « KANBAN » est un système de fabrication japonais où la fourniture des composants est réglée par l’utilisation d’une carte d’instructions envoyée sur la production » (12) de sorte que les matériaux n’arrivent ni trop tôt ni trop tard sur chaque poste de travail. POKA-YOKE est considérée comme une panacée également dans les entreprises (13). « SMED » ou « single minute exchange of die » traite de la réduction au minimum du temps perdu quand on passe d’un produit à un autre, d’une taille à une autre, d’une catégorie de service à une autre. « TAKT TIME » est le calcul exact du rythme auquel chaque unité doit quitter le processus de fabrication de l’entreprise afin que les temps des cycles de production correspondent au taux des exigences des clients. La « Cellule en U » vise l’élimination de tout déplacement inutile en réaménageant la disposition de l’entreprise.

On cherche à gagner du temps ainsi sur tous les fronts. Comme l’explique G. Finchelstein : « Avec le taylorisme, le temps était la valeur qui servait d’étalon ». Avec le toyotisme, « Le temps de fabrication ne permet plus de calculer la valeur d’un bien » (14). L’organisation du travail se trouve, à son tour, impactée par cet autre rapport au temps. L’entreprise a « substitué la simultanéité au séquencement, le flou des structures à la division du travail, la coopération immédiate à la transmission bureaucratique des dossiers » (15). D’autre part, l’urgence comporte un « effet différé » en ce sens que les leçons du présent ne peuvent être tirées pour la préparation du futur, comme le souligne Michel Gollac (16). Ces observations sont parallèles à l’entrée en scène des TIC. Loin de se cantonner à l’emploi d’Internet et de ses applications directes (comme les courriels) ou du téléphone portable les techniques de l’information et de la communication offrent des outils collaboratifs, de gestion, de formation et d’assistance propres à refaçonner entièrement l’organisation de l’entreprise. L’impression de ne plus maîtriser son temps est forte. L’emploi des téléphones portables destinés à rendre tout un chacun joignable à tout moment, de même que l’usage des méls participent au phénomène de temps émietté. Ils contraignent les salariés à répondre immédiatement aux attentes de leurs supérieurs, des clients, des fournisseurs. Il y a introduction d’un temps polychrone (17), avec l’enchevêtrement du temps professionnel et personnel, lorsqu’une tâche est poursuivie à son domicile ou que l’on gère deux tâches simultanément, quand l’on répond à un courriel tout en assistant à une réunion. Le multitâche est aujourd’hui la règle.

Aucune de ces lectures, prises séparément, ne peut nous aider à comprendre les bouleversements que nous vivons. Les juxtaposer n’est pas davantage satisfaisant : internet, le marché et la finance font partie d’un système, complexifient ainsi ce phénomène en l’accélérant et multipliant ses conséquences. Dans le prochain article, l’impact de la compression du temps sur nos vies personnelles sera mis en avant.